” concevoir l’ambiance… “

Denis-Plancque_Concevoir-ambiance
  
Chaque jour nous sommes attentifs - souvent captivés même - 
par une lumière remarquable, une sonorité particulière, 
la sérénité ou encore l’animosité perçues dans un lieu donné. 
De manière consciente ou non, nous restons sensibles à 
l’ « ambiance » qui réside tout autour de nous.
Ce constat sensible amène à questionner la nature 
de l’expérience « ambiance ».
Le terme d’ « ambiance » s’est récemment imposé dans le lexique 
courant des maîtres d’œuvres et semble depuis systématiquement 
intégré au processus de conception des espaces de vie. 
La mise en présence récurrente de dispositifs d’ambiances dans 
les projets, en apparence anodine, soulève pourtant la question
de la légitimité de son usage: s’agirait-il, 
par la conception ou la simulation de l’ « ambiance », 
de procurer du plaisir à l’usager par pur altruisme, 
ou plutôt de l’orienter vers une pratique définie de l’espace, 
voire de conférer une identité particulière au lieu ?
Et selon quelles modalités ? [...] 

L’espace dédié au commerce, incarnation de cette schizophrénie 
de l’ « ambiance », formalise cette notion à profit.
S’apparentant à de la séduction par le simulacre, 
des séries d’allers et retours entre thèses et réalité du terrain 
tendent pourtant à démontrer que le lieu de commerce constituerait, 
au delà de ses impératifs pécuniaires, un refuge urbain conçu 
à partir de l’imaginaire d’une société idéale. 
Ainsi, bien que le village de marques fasse figure de pure 
construction pastiche, la manière d’y concevoir l’« ambiance »
conférerait-elle à ce lieu de commerce 
- par un ré-enchantement du monde - 
le statut d’avant-garde de la ville contemporaine ?

_ recherche portée
mentionné bien par le jury
 
à lire

c’est l’été…

sdb

Il faut avoir longé mur d’une chambre, plongée dans la pénombre du second jour, pour atteindre cette source lumineuse qui interpelle

Franchissant une fermeture légère en accordéon, je me trouve alors dans un espace rectangulaire qui s’évase vers son extrémité. Des rangements étagés occultés par des portes de mélaminés blancs ferment tout d’abord mon champ de vision, m’invitant à orienter mon regard vers le reste de la pièce, qui se révèle toute couverte de carreaux de céramique luisants aux teintes claires, ponctués de motifs réguliers beiges et terre de sienne, alternés sur quelques pans par des surfaces peintes d’un jaune-orangé vif, le tout évoquant naïvement un univers oriental.

Sur ces murs, seuls quelques éléments ponctuent l’espace : sur la droite, au niveau du regard, une petite étagère constituée d’une unique planche de bois vieilli sur laquelle s’entassent quelques bocaux cylindriques en porcelaine, et des coffrets en bois exotiques aux teintes brunies, trône, seule dans son cadre safran, surmontant une frise de céramique en dessous de laquelle se suspendent mollement quelques linges de maison, flirtant contre le partie basse du mur recouverte de carreaux de céramique satinées, plus grands et plus neutres, sans motifs apparents, espacés de joints blancs en creux d’un demi centimètre d’épaisseur.

Le mur qui lui fait face est composé de façon identique : à la suite des sanitaires d’un blanc nacré surmontés de la chaudière, dans l’enfilade des étagères incrustées, un pan de mur est exempt de tout ameublement, hormis d’un miroir ovale de grande dimension, serti à ses quatre extrémités.

Soudain, le mur s’interrompt pour laisser place à deux immenses baies vitrées qui s’étendent du lavabo pareillement nacré jusqu’au plafond de lambris grossièrement peint de blanc.

En écho avec les baies qui séparent la sdb de la chambre et offrent un second-jour.

La baignoire conclut l’aménagement de la pièce : embrassée par les trois murs et par le rideau suspendu à un cadre fin accroché par quelques ficelles de fortune

Puis le mur se retourne et devient un fond de scène empreint de décors et de mosaïques.

Pavés disposés de façon normée sur l’entièreté du mur, sauf au centre où trône une généreuse mosaïque e rosace répartie en quatre cadrants complémentaires, encadrée de motifs comme sur les frises.

C’est l’été.

Il est près 19h00, en fin de mois de juin. La gouttière extérieure en aluminium, visible depuis l’entrée dans la pièce, brille sous les derniers rayons du soleil et les baies vitrées, orientées plein ouest, sont frappées d’un ultime jet de lumière rougeoyant qui se décompose , se fractionne à l’intérieur de la pièce, en une mosaïque de lumières.

Les défauts dans l’agencement des pavés de céramique lisses et luisantes font alors onduler la lumière qui percute le mur du fond de plein fouet, la rendent mouvante, comme si elle révéler elle-même la nature aqueuse du lieu, tandis que les joints mats fichent la lumière dans ces interstices de mur, la figent et affirment les contours de chaque céramique, comme autant de fragments d’un kaléidoscope dans lequel l’œil serait ébloui.

La mosaïque centrale, par ses reliefs, ses dessins, ses couleurs, semble se décrocher du mur par cette lumière qui lèche chaque bosse, chaque reliefs pour en décupler la simple réalité physique, géométrique.

La lumière poursuit son chemin : elle enrobe les contours souples de la baignoire de plastique mat, en soulignant sa surface horizontale, ainsi que celle du lavabo, qui se détachent, figurent leur présence par ce plan irradiant, à la différence des rideaux, linges de maisons et autres serviettes, dont le tissu souple, se saisit de la lumière sur ses plis, en privant certaines autres parties. La lumière ondule aussi par successions de réflexions, entre les murs, entre les mosaïques, s’écrasant par endroits en aplats colorés vivement jaunies par la teinte du mur, ou encore s’exécutant en une série de reflets séquencés par le rythme des parois réfléchissantes disposés sur les murs.

La lumière s’épuise à parcourir cette pièce tout en longueur, depuis l’ouverture jusque moi, n’apparaissant bientôt brièvement que sur la surface bombée d’un récipient en porcelaine, sur la tranche blanchie par le temps de l’étagère murale, ou sur quelques motifs de mosaïque dont le relief ne capte alors plus que des étincelles de ce phare de fin du jour, comme s’ils annonçaient déjà la mort du soleil, imminente désormais.

Depuis cette entrée dans la salle, dans une obscurité certaine, semble alors régner un univers feutré, figé au travers cette aura orangée où par endroits percute, tapisse, éclate, scintille la lumière rasante du crépuscule. Dans ce microcosme, des rires lointains d’enfants que je sais jouer dans les jardins du cœur d’îlot, me parviennent depuis les baies vitrées entrebâillées, laissant échapper un léger souffle tiède qui s’engouffrent dans le rideau de bain, qui s’anime alors, et fait doucement onduler la lumière chaude sur son corps.

Des fragrances se soulèvent alors, et embaument l’atmosphère de jasmin et de fleur d’oranger qui me parviennent, accompagnées du nonchalant ronronnement de la chaudière tranquille dans cette atmosphère chaude et quelque peu humide…

C’est l’été.

” Pénétrer les concrétions d’histoires “

Pénétrer-les-concrétions-d’histoires
[...] Là où le touriste se résigne à lever les yeux, pour apercevoir enfin l’omniprésence des images portées par ces façades dignes d’intérêt, celles des monuments symboliques de la ville comme des vestiges calcaires colossaux ; le flâneur, lui, regarde un peu partout, s’approche du mur et, fatalement, entre en contact avec les pierres. Il découvre alors qu’elles sont toutes différentes. L’une a été taillée, l’autre simplement érigée, une encore visiblement habitée, puis possédée maintes fois, restaurée, comblée, déplacée, volée, retaillée, explosée, écroulée, abandonnée... Comme si chaque pan de pierre le conviait soudainement à l’éveil des sens, à plonger nu à travers les ouvertures de la roche pour accompagner un de ces protagonistes de la mémoire jusqu’aux profondeurs des récits historiques enfouis dans l’épaisseur des murs de Coucy. [...] à lire

” L’Exposition Universelle selon OMA “

ARTICLE

[...] Une fiction.

L’Exposition tant rêvée ne l’a t-elle pas été dès son ébauche ?
On ne saurait expliquer autrement la présence de Rem Koolhaas 
au concours, à l’époque bien moins remarqué par ses pairs pour 
ses réalisations ‘‘concrètes’’ que par les intellectuels de 
l’architecture pour sa construction théorique de Manhattan 
dépeinte dans Delirious New-York dès 1978. 
Aujourd’hui encore, OMA se pare d’une stature internationale 
grâce à des écrits tels que S,M,L,XL paru en 2005. 
« Un roman sur l’architecture » d’après son auteur, soit sous 
la forme d’un impressionnant recueil d’essais, de manifestes, 
d’extraits de journaux intimes, de récits de voyage, 
de carnets de route, photographies, plans architecturaux, 
croquis entre autres, qui concourent en méditations relatives 
à la ville contemporaine - à l’instar du «manifeste rétroactif» 
du manhattanisme rédigé de la même main trois années 
avant la création de l’Office.

La nomination de Koolhaas pour l’Exposition constituerait ainsi 
une reconnaissance des pratiques discursives des architectes, 
voire un aveu de la visée heuristique « d’examiner nombre de 
concepts architecturologiques sous l’angle de la fiction, 
pour la bonne raison que toute théorie est fiction si par 
ce mot on entend ‘‘création de l’imagination’’ », et que, 
plus encore, la fiction théorique tendrait à « décrire, 
interpréter, voire expliquer des phénomènes quand il n’est pas 
possible de produire une preuve ou avant que cela soit possible ; 
[permettant ainsi d’] échafauder une pensée, un questionnement, 
sans passer par la voie stricte de la formalisation scientifique ».

Cependant, l’éventail des articles de revue, des cahiers de recherche, 
des entretiens, des manifestes, des récits, des discours critiques et 
des ouvrages historiques confrontés ici, proposant des angles de vue 
descriptifs et analytiques d’une part, narratifs voire théoriques 
d’autre part - et ce en amont, en aval, ou en cours de projet - 
semblent questionner à demi-mots « l’oxymore méthodologique » que 
constitue la fiction théorique, en juxtaposant le vocabulaire du récit, 
de la narration et de son contenu imaginaire et symbolique, 
avec celui de la rationalité, de la démonstration scientifique.

Comment cette fiction paradoxale proposée pour l’Exposition de 1989, 
ne prétendant nullement à la réalité - contrairement à l’hypothèse - 
peut-elle aider Koolhaas à faire émerge une connaissance authentique 
du réel à travers un projet, consistant pourtant en une 
« construction mentale » qui l’écarte a priori de la réalité ?
Comment l’actuel récit d’OMA sur ce projet négocie avec cet inédit 
renversement de valeurs théoriques, de la fiction comme projet 
au projet-fiction, théorie incarnée ? 

à lire