La question posée à : Jean-Christophe Quinton

 


La question posée à : Jean-Christophe Quinton
au cours de l’événement « Vers l’immédiate étrangeté des formes » conférence éponyme donnée à l’amphithéâtre de l’École d’Architecture et de Paysage de Lille, le 05 avril 2018.

 

dp : Avant tout, merci – vraiment – d’avoir partagé avec cette assemblée ce soir la culture du projet qui vous est propre.

A l’écoute du vocabulaire utilisé, qui convoque entre autres l’univers de la fiction – j’ai quelques extraits « récit de l’aventure architecturale » « narrative » ou encore « raconter une petite histoire » – une question m’a sincèrement saisi.
L’imaginaire peut-être convoqué sans pour autant construire, la preuve par vos éléments graphiques de toute évidence recherchés pour créer – je cite encore – « une relation immédiate à l’architecture » . Justement, au-delà des réalisations formelles, bâties, vous êtes – et Mr. François Andrieux [directeur de l’École d’Architecture et de Paysage de Lille] nous l’a bien rappelé [en introduction de la conférence] – un pédagogue*, dont le but qui semble s’esquisser de votre présentation serait avant tout soulager, apaiser la complexité du monde, ne peut-on pas considérer le projet comme un prétexte à cet apaisement, comme un des médiums possibles à la mise en relation, à la rencontre, à la culture partagée, et potentiellement s’affranchir de sa construction – tout simplement – tant que le partage par la fiction a permis l’apaisement souhaité, dans une forme de pédagogie ?

En bref, je demanderai : quand et comment savoir lorsqu’il faut vraiment construire les formes, construire le projet, et ne pas se contenter de sa seule évocation, ou de révélations de formes existantes – et par extension [faut-il s’engager jusqu’à] questionner la demande ?

 

JCQ : Je trouve votre question absolument excellente.

Je veux dire : on doit tous être en conquête de liberté, et réussir à faire en sorte de ne pas cloisonner notre discipline et le métier.
Il n’y a pas d’un côté – il ne faut surtout pas, c’est un énorme travers et on est tous exposés à ça – croire qu’il y aurait une architecture de papier, une architecture académique, une architecture de recherche, vous voyez, et puis de l’autre les constructeurs.
Je pense que le monde – et d’autres mondes que nous avons fait construire, les écoles telles que nous les développons – doit être un lieu avant tout gouverné par le projet.
Et le projet, mais c’est un outil absolument magnifique, et vous avez raison de poser la question comme ça !

Pourquoi aujourd’hui, toutes les grandes écoles – tout le monde, sauf nous quasiment – ont bien compris qu’une façon d’affronter le monde, c’est bien l’affronter par la culture de projet ?

Mais la culture de projet, ça ne veut pas dire être strictement architectural, construire, ça veut dire penser les échelles, toutes les échelles simultanément, ça veut dire regarder le monde avec des outils qui nous sont propres, et commencer par diagnostiquer le monde, commencer par problématiser, et en même temps qu’on le fait, trouver les outils pour régler les questions qu’on est en train de poser.
Et ça, ça se joue évidemment en architecture, ça se joue en construction, mais ça se joue de façon totalement générale.
Je donne un exemple très simple qui est mon expérience de directeur. Je suis directeur de l’École d’Archi’, moi je suis architecte, enseignant. Je me dis : « Ce que je vais faire, c’est le truc où la moitié de nos confrères sont énarques » etc. Et en fait, la première chose dont on se rend compte, c’est qu’avec notre culture, qu’on arrive à la tête d’une École, et bien on a avec nous des choses qu’on ne soupçonne même pas, [comme] notre capacité à faire du projet en toutes circonstances. Et le plus précieux, à entraîner les gens avec nous. Donc c’est ça, ça c’est absolument incroyable cette culture du projet. C’est à dire que quand vous êtes directeur d’un établissement, et que vous dites :  » Voilà, le grand projet d’établissement ça va être ça », que vous allez entraîner les gens avec vous « Vous allez, on va transformer les choses comme ça » , vous êtes pour moi pleinement architecte.
Pourtant on ne construit pas, mais au contraire on « construit » dans tous les sens du terme.

Donc, il est évident qu’il faut prendre conscience de la force de frappe que nous avons. C’est pour ça que les grandes écoles viennent nous chercher pour dire : « Mais moi je veux que nos étudiants soient formés à cette culture du projet » . Quasiment, ceux qui parlent le moins de culture de projet, et qui ont peut-être le moins conscience de cette force de frappe, c’est nous.

J’ai répondu un peu à votre question ?

Voilà, et après, qu’est-ce que ça veut dire ?
C’est à dire qu’il ne faut pas cloisonner. Il n’y a pas d’un côté (gestes de partitionnement) – comme je disais tout à l’heure. Le projet c’est du projet. Il y a la chance de le construire, c’est déjà une sémantique un peu délicate. Il y a la possibilité de le construire : il y a des projets qui sont faits pour être construits, [d’autres non].

[Étienne-Louis] Boullée qui nous accompagne encore aujourd’hui, ou tout autre architecte qui a dessiné, pensé… Ont fait du projet mais on ne les a jamais construits [ces projets] : c’est une fausse opposition. Ils sont là, ils sont avec nous. Les projets sont là.
Il ne faut surtout pas croire que la réussite d’un architecte réside au nombre de bâtiments qu’il a construit ou faire ce genre de clivages.

Décloisonnons, avançons.

* Jean-Christophe Quinton a enseigné à l’Ecole Nationale supérieure d’Architecture de la Ville et des Territoires de Marne-la-Vallée, à l’Ecole Spéciale d’Architecture, puis à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Versailles dont il est devenu le directeur en 2015 [source]